Le DEVOIR

Mercredi, 24 decembre 2003



Les communautes de la nouvelle vague - Conserver la langue et la culture


Clairandree Cauchy

Edition du mercredi 24 decembre 2003


Mots cles : Quebec (province), Russie (pays), Immigration, nouvelle vague

Alors que les Grecs, les Italiens, les Portugais ou meme les Vietnamiens arrives plus recemment ont bien pris racine au Quebec et que leurs enfants sont maintenant d'ici, de nouvelles vagues d'immigration faconnent maintenant la metropole. Le Devoir presente des membres de trois communautes culturelles qui ont connu un important essor depuis 1990. Apres les Roumains et les Sud-Asiatiques (Indiens, Pakistanais, Bangladais, Sri Lankais), les Russes.
Un Noel russe dans une ecole montrealaise.
Patrick Sanfacon


Un Noel russe dans une ecole montrealaise.
Patrick Sanfacon
Une vingtaine d'enfants entrent bruyamment en classe, certains savourant une patisserie de la cantine pendant que l'institutrice les invite a prendre place. Une scene courante, sauf que les notes au tableau sont en alphabet cyrillique et que les enfants babillent joyeusement en russe. Bienvenue a l'ecole Gramota, qui accueille tous les samedis environ 230 enfants russes venus des quatre coins du Grand Montreal dans les locaux de l'ecole privee des Belles Lettres, situee sur le Plateau Mont-Royal, rue de Gaspe.

Au fil de sa courte existence, l'ecole a ete le temoin privilegie de l'essor rapide de la communaute russe, qui a double en importance depuis 1995 avec l'arrivee de 3500 nouveaux ressortissants. Au total, le Quebec compte 14 500 personnes originaires des pays de l'ex-URSS, dont 7000 Russes.

«Le premier choc culturel des parents, c'est le systeme d'education. Ils disent que leurs enfants perdent leurs maths en plus de la langue. Ils veulent leur offrir le modele russe, qui met davantage l'accent sur les connaissances scolaires fondamentales», explique la directrice, Tatiana Krouglikova, qui a fonde l'ecole six mois a peine apres son arrivee, en 1995, «avec en tete l'idee un peu romantique de conserver la langue et la culture dans la communaute».

L'ecole ne se contente pas d'enseigner la langue aux eleves, de la maternelle au secondaire. Ceux du primaire etudient aussi le chant, les mathematiques et le developpement du discours. Au secondaire, les lecons de russe et de mathematiques sont accompagnees de cours d'histoire russe et generale, d'histoire de l'art, de geographie et, en option a la fin du secondaire, de chimie, de physique et d'algebre. Les six heures de lecons sont suivies d'une ou deux heures d'activites parascolaires comme le theatre, le ballet, le tennis de table ou les echecs.

Ces cours sont finances uniquement par la contribution de 65 $ par mois versee par les parents. L'ecole beneficie en outre d'un arrangement avec le College francais, en vertu duquel les droits de scolarite des enfants qui la frequentent sont reduits de moitie. «Nos enfants reussissent tres bien et font la fierte du College francais», affirme avec fierte Mme Krouglikova, une grande femme elancee aux cheveux chatains courts et a l'air serieux des institutrices.

Garder le contact avec la culture de ses parents

Le premier diplome de l'ecole, Artiom Zakharov, aujourd'hui age de 18 ans, avoue y etre entre un peu a reculons. Mais il dresse finalement un bilan positif de ces trois annees a l'ecole russe, qui lui ont surtout permis de se lier d'amitie avec des jeunes ayant les memes references culturelles. «Je suis content d'avoir cette dualite culturelle en moi», temoigne Artiom, qui frequente maintenant le college Brebeuf en sciences pures et se destine a une carriere d'ingenieur.

«Maintenant que j'y pense, cela m'a aussi permis de rester en avance. Par exemple, en mathematiques, je voyais certains problemes six mois ou un an plus tot a l'ecole russe», poursuit le jeune homme, qui a frequente l'ecole internationale, reconnue pour son programme enrichi.

Pour plusieurs parents, l'ecole du samedi est un outil inestimable afin que la langue et la culture russes soient bien vivantes dans l'univers de leurs enfants. Tous les samedis, Masha Cherchneva part tot de Varennes, sur la rive sud, pour emmener son petit Sasha, ne il y a cinq ans d'un pere quebecois, a la maternelle russe. «C'est important pour moi qu'il parle bien le russe et qu'il soit en contact avec cette culture si riche. Cela lui fait se rendre compte qu'il est aussi de la-bas», explique Masha, qui ressent quant a elle une grande nostalgie de son pays natal, souffrant de vivre eloignee de ses parents au moment ou leur sante decline.

La mere ne craint pas que cette sixieme journee de classe, en plus de la maternelle reguliere, ne surcharge son petit. «Ce qu'il apprend en russe, il le transfere au francais. Il s'interesse deja a l'ecriture et a la lecture. Cela prepare bien a l'ecole, et les activites parascolaires l'aident beaucoup au chapitre de sa motricite.» Le petit garcon semble lui aussi tres fier du cote special de sa personnalite : «A la maternelle, on m'a dit qu'il enseignait des mots de russe a ses petits amis !», raconte sa mere.

Au fil des annees, l'ecole Gramota s'est adaptee au rythme d'evolution de la communaute, ouvrant notamment une succursale dans Notre-Dame-de-Grace, ou beaucoup de Russes ont elu domicile.

L'enseignement a change lui aussi. Certains eleves sont nes ici ou n'ont etudie que tres brievement en Russie alors que d'autres enfants russes vivent avec des parents adoptifs francophones. «Nous melangeons les methodes d'apprentissage du russe comme langue maternelle et langue seconde pour tenir compte du fait que les enfants ne sont pas eleves dans un milieu russophone», explique la directrice, qui a une formation en enseignement du russe langue seconde et qui a complete ici une maitrise en administration de l'education a l'Universite de Montreal. «Pour les cours de sciences et de mathematiques, on suit les programmes quebecois, en les enrichissant a la maniere russe», poursuit-elle.

Elle constate que les ecoles des autres communautes, comme celles des Portugais, des Chinois ou des Italiens, mettent surtout l'accent sur la langue, la culture et le folklore du pays d'origine, sans aborder les autres matieres scolaires. «Ce ne sont pas des communautes recentes. Ils ont un peu oublie comment cela se passait chez eux. Ici, nous devons non seulement transmettre la langue et la culture mais aussi repondre a un besoin d'enrichissement.»

Cette demande d'enrichissement dans les autres matieres scolaires est, a son avis, appelee a «mourir au fur et a mesure que la communaute va se stabiliser et que la memoire du systeme russe va s'estomper».

Une communaute de plus en plus fiere

Mme Krouglikova a deja pu constater des changements importants dans la communaute depuis l'ouverture de l'ecole, en 1995, alors que l'institution tenait lieu de centre culturel ou les parents pouvaient echanger de l'information et discuter de leurs demarches d'emploi, parfois difficiles. «De 1995 a 1998, les gens arrivaient surtout comme refugies, officiellement politiques mais, dans les faits, economiques. Ils etaient tres pauvres, plusieurs vivaient de l'aide sociale. Nous avons du adapter les prix de l'ecole pour eux.»

Les immigrants recents ont selon elle moins de difficulte a s'adapter, peut-etre parce qu'ils ont a leur actif une plus longue experience de vie dans une societe capitaliste. Le temps joue aussi en faveur de ceux arrives dans les annees 90. «La communaute est plus fiere. Les gens ont appris les langues, ils ont retrouve une profession et du travail. Ils s'habillent mieux, ont des voitures et achetent des maisons, surtout dans le West Island. Ils sont moins renfermes sur eux-memes et plus ouverts au monde canadien.»

Si Mme Krouglikova s'exprime dans un francais parfait, a l'europeenne, grace a ses etudes en lettres francaises a l'universite de Moscou, la plupart de ses compatriotes se sont tournes vers l'anglais. «Au XIXe siecle, les nobles russes apprenaient le francais et ensuite leur langue maternelle, d'apres les romans de Pouchkine et Tolstoi. Mais il faut avouer que le XXIe siecle est plutot anglais. [...] Une minorite de gens comme moi ont appris le francais en Russie et choisi de venir dans une province francophone. Mais la majorite a probablement choisi le Quebec pour des raisons pratiques : la demarche d'immigration y est plus rapide», croit Mme Krouglikova, qui a quitte son pays natal pour eviter que son fils ne soit contraint de faire son service militaire, en pleine guerre en Tchetchenie. Visiblement francophile, elle deplore le peu d'information transmis par l'ambassade canadienne a Moscou sur le caractere francais du Quebec.